Les néonics

Les néonics par Luc Fortin

De nombreux développements ont eu lieu au cours des derniers mois en matière de protection des populations d’abeilles. Des décisions gouvernementales de restreindre l’épandage de certains pesticides devraient redonner espoir aux apiculteurs et à tous ceux préoccupés par le déclin de ces précieux pollinisateurs de plantes à fleurs dont plusieurs plantes alimentaires.

Dans l’immédiat, cependant, des apiculteurs québécois et ontariens font face à un important défi: au moment d’ouvrir leurs ruches ce printemps, plusieurs ont constaté de lourdes pertes d’abeilles.

La Presse rapportait que l’apiculteur et producteur de reines, Anicet Desrochers de Ferme Neuve, ne pourra répondre aux nombreuses demandes d’apiculteurs professionnels qui doivent rebâtir des ruches complètement décimées. La Fédération des apiculteurs du Québec confirme que ces pertes atypiques de colonies d’abeilles touchent presque toutes les régions.

Un sondage auprès de 900 apiculteurs ontariens révèle qu’ils ont subi des pertes majeures: presqu’un tiers d’entre eux rapportent des pertes de 70% ou plus de leurs abeilles.(#1)

À la fin février 2018, le Gouvernement du Québec annonçait des restrictions sur l’utilisation des trois néonicotinoïdes les plus couramment utilisés en agriculture – la clothianidine, l’imidaclopride et le thiaméthoxame – en plus de deux autres pesticides, l’atrazine et le chlorpryrifos. À compter de 2019, les semences enrobées de néonicotinoïdes ne pourront être utilisées sans l’approbation préalable d’un agronome.

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Le Devoir soulevait alors la question de l’indépendance des agronomes responsables d’approuver l’utilisation de ces pesticides: la plupart d’entre eux ont des liens avec l’industrie des pesticides. Le président de l’Ordre des agronomes du Québec reconnaît devoir trouver une façon d’éviter les conflits d’intérêts.

Le 27 avril, l’Union européenne (UE) décidait de bannir de toute culture en plein champ ces trois néonicotinoïdes, des pesticides jugés très dangereux pour les abeilles et la biodiversité dans son ensemble.

La décision de l’UE fait suite à une mise à jour que l’Autorité européenne de sécurité des aliments (AESA) rendit publique en février 2018 de son évaluation de 2013 des risques associés à ces trois néonicotinoïdes. L’évaluation scientifique de 2013 de l’AESA avait mené l’UE à restreindre l’utilisation des néonicotöides.

Plusieurs études ont démontré que les néonicotinoïdes contribuent non seulement à décimer les abeilles mellifères mais constituent également une menace pour plusieurs espèces terrestres et aquatiques à la base de notre biodiversité, dont les abeilles sauvages et autres insectes pollinisateurs ainsi que les grenouilles, les oiseaux et les poissons.

Notamment, le Groupe de travail sur les pesticides systémiques (GTPS) publiait un rapport où il affirmait que ce type de pesticides présente « une sérieuse menace mondiale » pour l’ensemble de la biodiversité. (Le Devoir 28/2/18) Ce groupe international de scientifiques fondait cette mise en garde sur plus de 500 études récentes.

« Tous les autres insectes qui ne font pas de miel – les bourdons, les abeilles sauvages, les coccinelles – mais qui ont la fonction de polliniser sont également exposés et donc ressentent les mêmes effets » a expliqué un des auteurs du rapport.(La semaine verte, R.C. 7/03/18)

En février 2018, le GTPS rapportait que les néonicotöides, qui s’attaquent au système nerveux des insectes, sont d’une efficacité limitée pour irradier les insectes ravageurs de récoltes car les ravageurs développent rapidement une résistance à ces substances.

En janvier 2017, l’Agence de réglementation de la lutte antiparasitaire (ARLA) a publié  une mise à jour des évaluations des risques pour les pollinisateurs de ces trois néonicotinoïdes. L’agence canadienne projetait terminer « ces évaluations d’ici décembre 2017 » et de consulter la population à la fin de 2017 ou au début de 2018. Des décisions définitives quant à l’utilisation future de l’imidaclopride sont prévues pour décembre 2018. Concernant la clothianidine et le thiaméthoxame, leur avenir ne sera scellé qu’en janvier 2020. (Mise à jour concernant les pesticides de la classe des néonicotinoïdes, ARLA ,19/1217) 

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Les néonicotöides se retrouvent dans l’ensemble des cours d’eau du Québec, comme dans les cours d’eau sur la planète où prévaut l’agriculture à l’échelle industrielle. On en retrouve sur des fleurs sauvages à distance des cultures traitées aux néonicotöides.

La chercheuse Valérie Fournier, du Centre de recherche en horticulture à l’Université Laval, explique: « Les abeilles s’intoxiquent au printemps, au moment de mettre en terre les grains de maïs. Les poussières du sol chargées de néonicotinoïdes se déposent sur les pissenlits. » En plus des fleurs et du sol, ces insecticides contaminent les flaques d’eau. (Le péril des abeilles, texte non-daté, La semaine verte, R.C.)  

L’abeille s’empoisonnerait à petites doses. « Des doses sous-létales de néonicotinoïdes peuvent causer d’importants problèmes d’apprentissage, d’orientation et de la ponte de la reine », précise Valérie Fournier. Les abeilles ouvrières se chargent alors d’éliminer les reines qui ne se reproduisent pas suffisamment, selon David Shulter de l’Université Acadia.

Mais les abeilles ouvrières subissent des changements physiologiques et comportementaux qui réduisent leur survie individuelle, leurs comportements sociaux et la pérennité de la ruche.

La disparition des abeilles est observée mondialement. Des pertes significatives sont observées depuis une quinzaine d’années particulièrement en Amérique du Nord. Historiquement, le taux de mortalité hivernale d’abeilles mellifiques était de 10 à 15 %; il s’élève maintenant à environ 35 %. (La semaine verte) 

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L’importance des abeilles pour la pollinisation des cultures d’aliments de la planète ne peut être sous-estimée. « Pas moins de 40 % des produits alimentaires contenus dans notre assiette proviennent indirectement ou directement du travail des abeilles par la pollinisation des fruits, légumes et autres plantes. » (Le péril des abeilles )

La production de 87 des 115 principales récoltes d’aliments dépend de la pollinisation animale. En tout, deux tiers des 3000 récoltes agricoles de la planète requièrent des agents de pollinisation. (Klein et al., 2007, cité par Thakur, M. 2018, Bees as Pollinators – Biodiversity and Conservation) (#2)

Les monocultures de maïs de fourrage, entre autres, réduisent considérablement les sources de nourriture des abeilles. Ces cultures à perte de vue produisent des fleurs à un moment précis durant la saison de croissance des plantes. Une fois leur floraison terminée, les abeilles – et autres insectes et oiseaux qui se nourrissent du pollen de fleurs – se retrouvent devant un garde-manger vide.

Auparavant, le chevauchement de la floraison de nombreuses cultures dans de plus petits champs souvent bordés d’arbustes et de boisés fournissait une nourriture florale constante et variée du printemps à l’automne.

Maintenant, les abeilles affaiblies deviennent plus vulnérables aux maladies et aux parasites, selon Nicolas Derome de l’Université Laval. « Les abeilles souffrent de malnutrition en raison de la montée des monocultures. Quand vous baissez leurs défenses immunitaires avec les néonicotinoïdes, vous avez tout ce qu’il faut pour décimer des colonies entières. » Ce serait donc une accumulation de facteurs qui affaiblirait les abeilles, au risque de les tuer. (Le péril des abeilles, La semaine verte)

En plus des abeilles mellifères, plusieurs abeilles sauvages – sans oublier d’autres insectes et certains oiseaux – contribuent à la pollinisation de plusieurs cultures tout en se nourrissant et en nourrissant leur progéniture. Ils décuplent ainsi le rendement des cultures.

Les bourdons, ces abeilles sociales sauvages plus grosses, plus colorées et plus velues que les abeilles mellifiques, sont parmi les pollinisateurs les plus efficaces. On en dénombre quelques 250 espèces dans le monde et une quarantaine au Canada. (Bourdons: le déclin des abeilles sauvages, La semaine verte, 7/3/18) Les populations de bourdons déclinent également de façon inquiétante; certaines espèces sont en voie d’extinction.

Les scientifiques voient l’omniprésence de pesticides tels que les néonicotöides, l’agriculture industrielle portée vers les monocultures et les pertes d’habitats qui s’en suivent ainsi que les changements climatiques comme des causes probables du déclin de ces précieux pollinisateurs.

Les pertes records dans les colonies d’abeilles de l’hiver dernier sont probablement attribuables davantage à des conditions climatiques spécifiques à cet hiver qu’aux néonicotinoïdes et à la monoculture avec lesquels les abeilles doivent composer depuis de nombreuses années.

Anicet Desrochers souligne le peu de neige et les forts vents qui auraient été défavorables à la survie des abeilles. Les automnes chauds des dernières années peuvent avoir incité les abeilles à modifier leurs comportements et entraîné l’épuisement de certaines abeilles. (La Presse, 16/0518)

(J’ai puisé de nombreux renseignements pour cet article des reportages de l’émission La semaine verte à Radio Canada et des reportages de Sara Champagne du Devoir. Les journalistes de ces deux médias suivent ce dossier et d’autres dossiers environnementaux avec attention, rigueur et constance. Le site Research and  Extension de la Division of Agriculture de l’University of Arkansas regorge de renseignements sur les abeilles mellifères et les pollinisateurs sauvages. )

#1 En 2014, l’Ontario avait subi une perte de 58% de sa population d’abeilles!

#2 Pour en savoir davantage sur les 19,000 espèces d’abeilles domestiques et sauvages,      voir Bees as Pollinators – Biodiversity and Conservation: https://www.researchgate.net/publication/264846564

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2 thoughts on “Les néonics

  1. Quel article intéressant, bien documenté et accessible à la néophyte que je suis ! Merci Luc pour cet excellent travail de vulgarisation ! Nic. M.

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